Chakib Khelil à AlgérieTouteHeure: Il n’y a aucune guerre du gaz contre l’Algérie

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Dans un entretien accordé à AlgérieTouteHeure, l’ancien ministre algérien de l’Energie Docteur Chakib Khelil, évoque les fluctuations du marché pétrolier ; la géopolitique et son impact sur l’économie mondiale, et l’économie algérienne en particulier, la feuille de route préconisée par lui-même pour sortir l’Algérie de sa dépendance vis-àvis des revenus des hydrocarbures, la stratégie Sonatrach à l’horizon 2030, l’achat de la raffinerie Augusta, et la politique des subventions ciblées.

AlgérieTouteHeure : Beaucoup de spéculations sur les fluctuations des prix du pétrole; ces derniers temps, liées à la géopolitique; comme les sanctions américaines contre l’Iran; et l’éventuelle guerre commerciale entre les USA et la Chine; qu’en pensez-vous?

Chakib Khelil :Il y a beaucoup de questions liées a cette problématique mais je vais me concentrer sur l’essentiel et l’important.
Il faut commencer par la croissance de la demande mondiale de pétrole. Les experts prévoient la croissance de la demande mondiale de pétrole d’environ 1,5 millions de barils par jour pour chacune des années 2018 et 2019. La croissance de la demande mondiale en petrole en 2019 pourrait être affectée vers la baisse si la guerre commerciale entre les USA et la Chine prenait de l’ampleur et réduisait ainsi la croissance économique mondiale et par conséquent la croissance de la demande mondiale de pétrole. Une réduction de la demande mondiale de pétrole conduirait à un fléchissement des prix du baril toute chose par ailleurs restant égale.
Nous adoptons pour le moment l’hypothèse que la croissance de la demande mondiale de pétrole en 2019 reste a son niveau de 1,5 millions de barils par jour. La stabilité du prix du baril de pétrole a son niveau actuel, soit environ $73 dollars par baril Brent, ne peut être assurée qu’a condition que l’organisation des pays membres de l’OPEP maintienne son niveau de production a environ 32,2 millions de barils par jour en 2019. Ceci doit se traduire par le maintien de la réduction de 1.2 millions de barils par jour de la part des pays membres de l’OPEP sur la base de la production actuelle de chacun des membres de l’OPEP.
Les sanctions économiques des USA contre l’Iran vont certainement réduire l’offre de pétrole Iranien sur le marché mondial a partir de Novembre prochain d’environ 500 mille barils par jour, et probablement plus si les USA poursuivent plus agressivement l’application des sanctions avec les pays consommateurs et les compagnies affiliées concernées.
Comme cela est deja arrive une fois auparavant lors des sanctions des pays occidentaux contre l’Iran, il est attendu que l’Arabie Saoudite et ses allies des pays du Golfe compensent avec leur propre production le manque d’offre de brut Iranien sur le marché pétrolier, non seulement pour des raisons politiques vis-à-vis de l’Iran et vis-à-vis des Tweets du Président Trump leur demandant des prix du baril plus bas, mais aussi pour des raisons économiques avec l’élargissement de leur part sur le marché pétrolier mondial.

ATH :Pensez-vous que le dernier accord trouvé entre les membres de l’OPEP et ceux du Non-OPEP, survivra encore?

Chakib Khelil :La poursuite de l’accord entre les pays membres de l’OPEP avec les pays non-OPEP serait intenable pour les raisons suivantes.
Les compagnies pétrolières Russes n’avaient pas été favorables a cet accord car elles avaient beaucoup investi dans l’augmentation de leur capacité de production sans en obtenir les fruits à cause de la limitation de production agréée avec l’organisation des pays membres de l’OPEP. Il est clair qu’avec l’impact des sanctions économiques Américaines contre la Russie, le Président Poutine aura besoin de tout l’appui politique des compagnies pétrolières Russes. De plus le Président Poutine avait déclaré auparavant qu’un prix du baril à $60 dollars par baril était plus souhaitable pour l’économie Russe et le maintien du taux du Rouble à son niveau actuel.
Les sanctions économiques Américaines contre l’Iran vont réduire son offre de pétrole sur le marché mondial en Novembre prochain d’environ 500 mille barils par jour et le declin inexorable de la production Vénézuélienne va reduire sa production estimée a 300 mille barils par jour a cause des problèmes politiques et sociaux internes au pays . Ainsi avec une réduction de presque 800 mille barils par jour de pétrole en 2019 de ces deux pays membres, l’organisation des pays membres de l’OPEP n’aura plus a réduire actuellement que de 400 mille barils jours en 2019 pour être en conformité avec son accord avec les pays non membres de l’OPEP.
Devant cette nouvelle situation, il serait très difficile aux pays de l’OPEP de convaincre les pays non membres de l’OPEP de maintenir leur réduction de production de pétrole de 600 mille barils par jour qui avait été acceptée en contrepartie d’une réduction de la production des pays membres de l’OPEP de 1,2 millions de barils par jour.
La crainte Russe serait de perdre sa part de marche si elle maintenait son accord.

ATH : La Sonatrach vient d’acquérir la raffinerie d’Augusta; dont l’investissement allégera le fardeau de
l’importation du carburant; pensez-vous que cela aura des effets positifs à l’avenir?

Chakib khelil :Je pense que l’achat par Sonatrach de la raffinerie d’Augusta en Italie fait partie de la stratégie de notre compagnie nationale de réduire les couts d’importation des produits pétroliers dont le volume ne fera qu’augmenter dans l’avenir a cause de la demande croissante de produits pétroliers pour couvrir les besoins de notre pays.
L’avantage de cette raffinerie par rapport a une raffinerie locale est qu’elle pourra façonner du brut de différentes origines comme par exemple celui du Nigeria ou celui de la Libye pour répondre a notre consommation interne à l’avenir.
Actuellement nous consommons 400 mille barils par jour de brut transformes localement ou a l’extérieur en produits pétroliers contre une production totale de brut Algérien d’environ 1 million de barils par jour. Donc nous consommons 40% de notre brut en produits pétroliers et seulement 60% de brut est exporte pour gagner des devises.
En l’an 2000 nous consommions que 200 mille barils par jour. soit 20% de notre production, et 80% était exporte alors pour gagner des devises. Ceci veut dire que plus le temps passe plus nous consommons la seule ressource qui nous sert a gagner des devises.
Il est clair que la politique actuelle de subventions des prix des produits pétroliers joue un rôle majeur dans la croissance incontrôlée de la consommation interne qui a deux effets pervers:
– elle réduit inexorablement notre capacité de gagner des devises puisqu’elle réduit les volumes de pétrole que nous exportons.
-elle réduit notre capacité de développer les énergies renouvelables dont le cout en aucun cas ne pourra jamais concurrencer les prix des énergies fossiles telles que les produits raffines et le gaz naturel subventionnées à travers les prix par l’Etat.
Il est clair que le jour ou nous deviendrons un importateur net de produits raffines, nous serons obligés de le payer au prix du marché sur le marché international. Ceci même si nous achetons du brut pour le raffiner chez nous ou à l’extérieur. Au même moment notre dépendance des hydrocarbures nous rattrapera avec aucune autre ressource a sa place pour nous faire gagner des devises et acheter ce dont le pays a besoin.

ATH :Le thème de la diversification de l’économie algérienne, est associé ces derniers temps
à vos conférences animées à travers plusieurs wilayas du pays et à la feuille de route que vous aviez
préconisé?

Chakib khelil :La diversification de notre économie est un choix stratégique incontournable qui ne peut attendre plus longtemps car nous consommons physiquement et inexorablement la seule ressource des hydrocarbures qui nous fait gagner des devises et en même temps nous consommons nos réserves de changes que nous avons épargnées jusqu’ici pour importer les produits et le matériel dont notre économie et notre population a besoin.
Nous ne développons point d’une manière durable ni les énergies renouvelables qui remplaceront les énergies fossiles ni les ressources autres que les hydrocarbures qui nous permettront de gagner des devises à leur place.
Ce que je préconise dans mes conférences ce sont des mesures a prendre pour des reformes structurelles de notre economie a travers :
-(a) une nouvelle orientation de notre politique des subventions pour qu’elles soient versées directement et en cash a ceux qui en ont besoin.
-(b) une nouvelle orientation de notre politique vis-à-vis de l’investissement directe étranger seul a permettre de combler notre déficit en devises a moyen terme en nous évitant en même temps de nous endetter .
-(c) une nouvelle politique vis-avis du marché parallèle pour que (i) les opérateurs dans ce secteur versent leurs impôts, (ii) le marché des changes soient organisé a travers les bureaux de change et (iii) les citoyens doivent regagner la confiance des banques.

ATH : Le sujet du ciblage des subventions sera l’attraction du projet de loi de finances 2019, pensez-vous que le gouvernement prendra vos suggestions à la règle?

Chakib Khelil :Je pense que le gouvernement n’aura pas de choix mais de procéder au plutôt a un ciblage des subventions. Il faudra bien sûr du temps pour identifier les bénéficiaires, développer un système numérisé pour valider périodiquement la liste des bénéficiaires et pouvoir le corriger en cas de besoin. Il faut prévoir des problèmes avec son application et leur prise en charge aussitôt que possible. Dans ce système il faudra coordonner entre les différentes entités de l’Etat et des collectivités locales et les APC mais aussi avec la société civile pour éviter tout dépassement ou manquement dans son application. Il est clair qu’il faudra une revue constante de son application sur le terrain entre les autorités et les intéressés. La numérisation du processus est une condition sine qua non de sa réussite sur le terrain.

ATH : Vos sorties ont amplement dérangé ceux que vous appeliez « les négociateurs » pensez-vous, que les
informations publiées sur certains sites faisant état d’une guerre sur le gaz menée par l’Espagne et les
USA contre l’Algérie; font partie du plan des «négociateurs »?

Chakib Khelil :Il n’y a pas de guerre sur le gaz menee par qui que ce soit contre l’Algérie.
C’est une invention pure et simple pour déstabiliser les Algériens.
Il y a aujourd’hui un marché mondial du gaz avec une pléthore de production de gaz à partir du gaz de schiste Américain qui cherche a pénétrer les marches traditionnels en Europe et en Asie .
Il y a aussi des réserves de gaz découvertes au large de la méditerranée orientale qui sans aucun doute arrivera un jour en Europe . Finalement les réserves de gaz de l’Afrique de l’Est au large du Mozambique et de la Tanzanie et qui ambitionnent de pénétrer le marché en Asie.
En fin de compte alors que dans les années 2000 on comptait trois marchés différents en termes de conditions et de prix, nous comptons aujourd’hui un seul marche mondial du gaz en Europe et en Asie ou le gaz peut etre oriente indifféremment entre l’un ou l’autre grâce a la concurrence entre les différents producteurs de gaz .
Aujourd’hui le marché mondial du gaz ressemble beaucoup plus au marché mondial du pétrole quoique avec beaucoup moins de fluidité dans les échanges.
Que faire alors dans ce nouveau marche du gaz? Et bien ce que nous savons déjà bien faire sur le marché du pétrole: jouer au mieux a la concurrence en essayant d’obtenir les meilleurs prix pour notre gaz vis-a-vis du gaz Russe, Américain, Qatari ou autre.
Nous pouvons bien sur tirer profit des avantages de notre balance commerciale déficitaire avec tel ou tel autre pays , mais nous ne pourrions pas extraire beaucoup de rente de cette situation car notre partenaire a aujourd’hui un choix de s’approvisionner en gaz a partir d’autres fournisseurs beaucoup plus concurrentiels.
Il reste en fait à déterminer s’il ne nous serait pas plus avantageux d’utiliser notre gaz localement en tirant profit de son impact sur le développement économique et la création d’emplois au lieu de l’exporter entièrement.
Entretien réalisé par Mehdi Messaoudi et Ahmed Oukili