Chakib Khelil :« Il est important d’articuler clairement les objectifs et aussi les moyens à mettre en place pour les atteindre »

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Le secteur de l’Energie a connu ces derniers jours un net regain d’activités, marqué par la signature d’importants contrats et l’organisation d’une importante rencontre internationale abordant le volet d’investissements et de perspectives dans diverses activités du domaine énergétique. AlgérieTouteHeure a interrogé l’ancien ministre et expert international Chakib Khelil, sur certains sujets liés à l’activité énergétique intéressant en premier lieu notre pays

AlgérieTouteHeure : L’Algérie abrite en cette fin du mois d’octobre deux rencontres internationales abordant le secteur énergétique et les opportunités de son développement, quel est l’impact de le rencontre « Algeria Future Energy » et le salon international « Hassi-Messaoud Expo » sur l’amélioration du climat des affaires dans notre pays ?
Chakib Khelil :Ce sont des rencontres périodiques qui sont importantes pour plusieurs raisons dont : celui d’ informer les différents acteurs nationaux et internationaux sur le potentiel d’investissements dans le court et moyen terme dans les différentes activités du secteur des hydrocarbures ainsi que celui de l’énergie et en particulier l’exploration, la production , le transport , le raffinage et la pétrochimie ainsi que dans la production des énergies traditionnelles et des énergies propres et renouvelables, informer les participants sur le contexte légal et réglementaire et démontrer sa compétitivité vis-à-vis celui d’autres pays , développer des partenariats dans les différentes activités de services sous-tendant les différentes activités des hydrocarbures et de l’énergie et se mettre au courant des derniers développements dans ces activités . Il n’y a aucun doute que la multiplication de ce genre de rencontres et les contacts personnels ne pourront qu’améliorer le climat des affaires dans le secteur des hydrocarbures et de l’énergie.
ATH :La nouvelle politique énergétique de l’Exécutif s’articule sur la diversification des ressources énergétiques nationales, le développement de nouveaux débouchés pour la production d’énergie, le développement de l’industrie pétrochimique en aval de la production d’hydrocarbures et l’amélioration de l’efficacité et la productivité de l’outil national dans le domaine des industries des hydrocarbures. Pensez-vous que cette articulation est suffisante pour booster les investissements dans ce secteur névralgique pour le pays ?

Chakib Khelil :Il est tout à fait important d’articuler clairement les objectifs mais aussi les moyens à mettre en place pour les atteindre tels que le cadre légal et réglementaire , les investissements nationaux et internationaux , les ressources humaines et les financements . Alors que beaucoup de ces facteurs sont sous le contrôle du secteur et de ses entreprises, beaucoup d’autres tels que le cadre réglementaire et le financement ou le prix des produits énergétiques relèvent d’une coordination avec d’autres organes de l’Etat et de ses démembrements au niveau central et local et requièrent donc un travail ardu et de longue haleine pour pouvoir atteindre des résultats probants sur le terrain.
ATH : L’actuel gouvernement annonce la mise en œuvre dans quelques mois une loi amendée sur les hydrocarbures, tenant compte du développement du secteur minier, comment vous voyez cette donne ?
Chakib Khelil :N’ayant aucune information sur cette nouvelle loi, j’espère seulement qu’elle répondra aux attentes des investisseurs nationaux et étrangers dans le secteur des hydrocarbures et de l’énergie et qu’elle contribuera à une augmentation notable de leurs investissements. Une bonne loi doit faciliter l’identification de projets rentables gagnant -gagnant pour l’Etat , les entreprises publiques et le partenaire en amont et en aval des activités des hydrocarbures et de l’énergie.
ATH : De nombreux avis d’appels d’offres pour l’exploration et le recherche pétrolière, ont été déclarés infructueux, la faute à qui, à l’absence d’attractivité ou la rigidité des textes régissant l’activité ?
Chakib Khelil :Le diagnostic est le même pour tout produit que vous souhaitez commercialiser et qui ne trouve pas preneur. Le produit que nous avons voulu commercialiser n’a pas répondu aux attentes des acteurs sur le marché des investisseurs dans les activités d’exploration en termes économiques tout en tenant compte de leur évaluation de tous les risques concernant le pays, le secteur et le projet . Il faudrait réévaluer tous ces risques et les intégrer dans la nouvelle proposition de loi et aussi s’assurer que cette loi soit compétitive par rapport à celle d’autres pays producteurs de pétrole similaires au nôtre .
ATH : L’actuelle loi sur les hydrocarbures de 2013, modifiant et complétant celle de 2005, a introduit un système d’écrémage des superprofits applicable aux bénéficiaires du taux réduit de l’Impôt complémentaire sur le résultat (ICR), est-ce l’effet de la TAP, que vous avez imposé aux partenaires étrangers, lorsque vous dirigiez le secteur ?.
Chakib Khelil :La taxe sur les profits exceptionnels (TAP) ne s’appliquait qu’aux anciens contrats négociés dans le cadre de l’ancienne loi 86/40 et non aux nouveaux contrats signés dans le cadre de la loi amendée de 2005 ou la dernière loi de 2013. La dernière loi de 2013 a introduit des améliorations par rapport à celle de 2005 dont l’impôt complémentaire sur le résultat (ICR) mais ces améliorations n’ont pas été suffisamment attractives aux investisseurs étrangers. Donc il est tout à fait clair qu’il faudrait revoir tous les aspects que j’ai mentionnés plus haut pour proposer une nouvelle loi qui soit compétitive et réponde aux attentes des investisseurs.
ATH : Ne pensez pas que les missions de l’Autorité de régulation des hydrocarbures (ARH) et de l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) devront être modifiées ?.
Chakib Khelil :Ces agences de régulation de l’Etat ont été créées pour s’assurer que toutes les entités économiques du secteur activent en conformité avec les lois et réglementation du pays et du secteur. Ainsi ces lois et réglementations s’appliquent à ALNAFT dans l’attribution des contrats d’exploration et de production et le contrôle et le suivi de ces contrats en termes des investissements et de paiement des redevances , y compris celles applicables à Sonatrach. Ces lois et réglementations s’appliquent aussi à l’ARH qui doit s’assurer que les activités du secteur répondent aux normes techniques , de sécurité et de la protection de l’environnement , y compris celles applicables aux activités de Sonatrach. Ces agences ont été créées pour éviter que les entreprises publiques soient juges et parties dans l’évaluation de leurs activités en termes de leur conformité avec l’application des lois et réglementations du pays et du secteur.
ATH : Le dossier de l’exploitation de l’énergie solaire refait surface ces derniers temps, et les déclarations des responsables manquent de visibilité dans la mesure, ou on a tendance à croire que le fameux projet Desertec aurait été enterré ?
Chakib Khelil :Nous avons beaucoup discuté de cette problématique sur notre page Facebook et nous avons répondu à des questions similaires provenant de nos fans. La problématique du développement de l’énergie solaire est associée à la politique de subvention des prix des produits énergétiques et en particulier celle des prix de l’électricité. Il est clair qu’un projet d’énergie solaire local ou international produisant de l’électricité et dont le coût est élevé par rapport au prix subventionné de l’électricité ne peut concurrencer la production de l’électricité dont le prix bas continuera à être subventionné par l’Etat. Par conséquent à moins de compter sur l’assistance financière indéfinie de l’Etat, ces projets d’énergie solaire n’auront pas de rentabilité économique qui pourrait lui assurer un développement durable et continu. Étant donné que l’Etat subventionne déjà beaucoup de produits de consommation, les services et le logement pour certains et qu’étant donné que les revenus de l’Etat resteraient limites dans le moyen terme à cause de la dépendance de notre économie des prix du marché pétrolier, il est clair que nous sommes devant un choix difficile dans le développement durable de l’énergie solaire dans notre pays. La solution difficile à mettre en œuvre est de concentrer les subventions directement et en cash sur la partie de la population qui en a besoin et libérer ainsi les investissements nationaux et internationaux dans le secteur de l’énergie, un secteur industriel qui pourrait dans la cadre de meilleurs conditions créer beaucoup d’emplois et améliorer le pouvoir d’achat de nos citoyens. À moins d’aller dans cette direction, nous ne verrons qu’un développement au gré des initiatives des uns et des autres et du bon vouloir des facilités de financement que l’Etat pourrait octroyer de temps à autre.

ATH : La Sonatrach vient de signer deux contrats pour l’exploration du potentiel pétrolier en offshore avec, respectivement, le groupe ENI (Italie) et Total (France), pensez-vous que l’Algérie a les possibilités de fructifier ces revenus à travers l’option d’exploitation de l’offshore ?.
Chakib Khelil :Oui en effet il existe un potentiel en hydrocarbures offshore mais il demandera plusieurs années d’efforts pour connaître l’étendue des réserves et si elles seraient rentables au prix du marché pétrolier mais c’est un effort qui est nécessaire.

ATH : Au lendemain de la réunion d’Alger de septembre regroupant les pays membres de l’OPEP avec ceux des pays non membres de l’OPEP, les prix du pétrole ont connu une hausse, avant de revenir à la tendance d’avant cette réunion, pensez-vous que l’embargo américain sur le pétrole iranien, fera de nouveau flamber les prix, malgré les assurances du ministre saoudien du pétrole, faisant savoir que Ryad a la capacité de combler le déficit ?
Chakib Khelil : L’Arabie Saoudite et la Russie ont répondu aux souhaits de Trump de calmer le marché pétrolier au vu de la mise en place des sanctions Américaines contre l’Iran le 4 novembre 2018. L’Iran a déjà vu sa production chuter jusqu’à aujourd’hui de 1 million de baril par jour par rapport à celle de 2017.
L’Arabie Saoudite réassure le marché pétrolier qu’elle pourra augmenter sa production à 12 voire à 13 millions de barils par jour par rapport à 11,4 millions de barils par jour.
Malgré cela la demande mondiale pour le pétrole OPEP reste élevée par rapport à sa production durant ce trimestre et explique donc la tension sur le prix du marché pétrolier qui reste aux alentours des $ 75 dollars le baril.
Toutefois la demande mondiale de pétrole pour l’année 2019 sera plus faible que prévue à cause de la tension entre la Chine et les USA concernant les tarifs et une croissance plus faible de l’économie mondiale.
Comme je l’avais prévu dans mes déclarations précédentes, le prix du marché pétrolier sera plus faible en moyenne en 2019 ($75 par baril) par rapport à 2018 ($77 par baril).

Entretien réalisé par M.Mehdi et A.Oukili