Contre l’idéologie harkie, pour la culture libre et solidaire

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Par Kaddour Naïmi 

  Le propos est de considérer trois formes de comportement en Algérie : économique, idéologico-politique et leur corollaire «culturel». La présente contribution examine d’abord ce dernier ; elle s’intéressera successivement aux deux autres dans des contributions suivantes. Cette précision préliminaire vise à souligner la relation de dépendance réciproque entre ces trois aspects de l’activité sociale, en reconnaissant à l’aspect culturel la prééminence, non pas comme base de l’ensemble des trois aspects, mais comme étant le plus apparent, parce que livré aux projecteurs médiatiques, afin de conditionner l’opinion publique.

A ma connaissance, une observation, qui n’a pas été exprimée, justifie cette contribution. Pour la mettre dans son cadre et en comprendre l’utilité, il est nécessaire de connaître un article d’Ahmed Bensaada(1) et d’avoir en tête ce qu’on appelle les «mtournis»(2) et les «contrebandiers de l’histoire»(3). Pour ma part, je les nomme «faussaires». Il est cependant plus judicieux de caractériser leur comportement comme «harki» : ce terme a l’avantage de les placer dans une correcte perspective historique algérienne. En France, on appelle ce genre de personnes «collabos».

Les articles ci-dessus mentionnés ont exposé le pourquoi et le comment des écrits (articles, romans, films ou autre) et déclarations verbales de ces auteurs. Il paraît nécessaire, alors, d’approfondir le résultat «objectif» de leurs écrits et déclarations. Boileau demanda : «Il faut appeler un chat un chat et un fripon, un fripon.» Pour ma part, j’appelle un microbe, microbe. La méthode est on ne peut plus honnête. Allons-y donc !

Le monde actuel est le terrain et l’objet d’une lutte de plus en plus visible, brutale, impitoyable. Elle fait suite à la fin du système bipolaire qui opposait l’«Est» et l’«Ouest». Le capitalisme ayant vaincu, sa voracité originelle revient ; elle se masque comme défense de la «liberté», de la «démocratie», des «droits humains», de la «civilisation», de la «culture», quand ne s’ajoutent pas à la liste les «valeurs judéo-chrétiennes».

Ce capitalisme triomphateur a réveillé, avec lui, son sous-produit, aussi vorace que lui : le néocolonialisme. Ce dernier, aussi, veut ardemment sa revanche sur les luttes de libération nationale.

Et le troisième larron, également, ne se contente plus de ce que les puissances étrangères hégémoniques lui avaient concédé : une partie du territoire de la Palestine. Il la veut toute entière, en la colonisant au détriment du peuple qui y vit.

Si le but recherché par l’Etat sioniste est clair, ceux du capitalisme et du néocolonialisme le sont moins. Propagande de guerre oblige ! Hitler, Mussolini et l’empereur du Japon ne se sont-ils pas présentés comme «bienfaiteurs de l’humanité», pour justifier leurs agressions de la seconde boucherie mondiale ?

Toutefois, il suffit d’être un lecteur intelligent, sachant distinguer entre les «fake news» et les informations vraies, pour se rendre compte des buts de l’impérialisme et du néocolonialisme : la mainmise sur les ressources naturelles des peuples et l’exploitation de leur force de travail au moindre prix. Sans les premières, le système capitaliste ne peut pas se maintenir : pour lui, c’est une question de vie ou de mort. En toute logique, il préfère pour lui la vie et pour les autres, la mort(4).

L’Algérie n’échappe pas à ce conflit planétaire. Elle possède des ressources stratégiques : pétrole et gaz. Ils sont «vitaux» pour le système capitaliste. Lequel a, partout et toujours, utilisé des relais locaux, indigènes, pour agir, en employant l’habituelle méthode : la corruption par l’argent, la promesse d’accéder au pouvoir dans le pays convoité pour continuer l’action servile de laquais, en recueillant les «miettes» suffisantes comme caste.

Si l’on pas conscience claire et nette de cette situation fondamentale, si on l’ignore ou la néglige, on ne comprend pas l’enjeu fondamental. Conséquemment, on se perd dans des considérations stupides et on devient des perroquets, manipulés par ceux qui ont intérêt à obscurcir l’enjeu fondamental. Ils y parviennent en évoquant de faux problèmes, les présentant comme réels, ou des problèmes réels présentés comme principaux, alors qu’en fait ils sont secondaires. Ils le sont, parce que causés, précisément, par le système social de domination-exploitation. Ceci étant clarifié, poursuivons.

Auteurs

Considérons, d’une part, les «auteurs» (hommes et femmes) incriminés. Ils objectent : «Mais j’ai le droit d’exprimer mon opinion, comme tout le monde !» ; «La liberté d’expression est un droit inaliénable ; la contester, c’est du fascisme, de la police de la pensée !» ou encore : «Le métissage culturel est une manifestation d’ouverture et d’universalité !»(5)

Concernant les deux premières objections, voici deux observations.

La première. Bien entendu, toute personne a le droit inaliénable d’exprimer ses opinions, même les plus abjectes. Cela interdit-il à une autre personne d’utiliser sa propre liberté pour critiquer les opinions de la première personne, et montrer, d’une part, leur inconsistance du point de vue de la raison et de la logique, et, d’autre part, l’intérêt caché (éthiquement injuste et socialement nocif) poursuivi par ces «opinions» soi-disant «libres» ?… En définitif, ces dernières ne peuvent servir que l’une de ces deux catégories sociales : soit les dominateurs-exploiteurs, soit les dominés-exploités. Croire ne pas devoir tenir compte de cette opposition sociale fondamentale, croire se placer «au-dessus» d’elle, c’est simplement manifester un pharisaïsme hypocrite, tel ce consul romain impérialiste qui «se lava les mains» du sang de Jésus qu’il laissa crucifier. Par conséquent, au sujet de tout écrit et de toute déclaration verbale, il est indispensable de demander : qui paie l’auteur ? Et son écrit, quel intérêt sert-il réellement : les dominateurs ou les dominés ?… Nul auteur n’est «au-dessus» de ce conflit social ; son «objectivité» et sa «libre opinion» ne le sont pas et ne peuvent pas l’être. Si on ignore ou nie ce fait, on est, comme auteur, dans l’ignorance ou le mensonge manipulateur (au service des dominateurs) et, comme lecteur, dans l’ignorance ou victime du conditionnement manipulateur (par des agents au service des dominateurs).

Seconde observation à propos de la liberté d’expression. Partout et toujours, la proclamer comme droit absolu inaliénable ne provient pas uniquement des auteurs visant à la libération sociale. Ceux qui servent la domination exploiteuse, eux aussi, revendiquent cette « liberté » comme leur «droit». Je le mets entre guillemets pour ce motif : distinguer le droit authentique (servant à l’émancipation humaine), du «droit» inacceptable : celui des dominateurs et de leurs laquais pour légitimer la mainmise sur les ressources naturelles d’un peuple et le vol de sa force de travail.

Ceci dit, oui, il est indispensable de laisser complètement libre l’expression de l’opinion, même quand elle est monstrueuse et criminelle. Pourquoi ?… Parce que, comme les microbes, elle ne peut être neutralisée qu’au soleil du débat. Parce qu’il ne faut pas (l’expérience historique le montre) s’ériger en «défenseur» du peuple, en prétendant le «protéger» d’idées malsaines, sous prétexte  qu’il serait «mineur», incapable de discerner le vrai du faux, ce qui sert son intérêt et ce qui le dessert. Le meilleur moyen de venir en aide au peuple est de le laisser prendre librement connaissance des idées contraires à ses intérêts, et de les critiquer publiquement, avec patience et intelligence, en employant tous les moyens pacifiques indispensables. Uniquement de cette manière, les idées malsaines peuvent être combattues efficacement.

Lecteurs

D’autre part, à propos des auteurs, intéressons-nous à leurs «lecteurs et commentateurs» (hommes et femmes).  Ces derniers avancent ce genre d’«argument» : «Mais qu’avez-vous contre cette personne ?» ; «Etes-vous jaloux de son succès parce que vous ne l’avez pas ?» ou encore : «Allons ! Assez avec la critique et la division ! Union !»

Ces objections ne voient :

1) que la personne et non l’idéologie qu’elle incarne ; or, c’est cette dernière qui est critiquée ;

2) que le succès commercial-médiatique et non la vision sociale qu’il vend ; or, là encore, c’est cette marchandise précise qui est critiquée ;

3) que la nécessité de l’union ; or, comment des partisans de la liberté solidaire peuvent-ils s’unir avec des mercenaires de l’asservissement aux capitalistes ?… Le poète espagnol Federico Garcia Lorca déclara : «Je suis et serai toujours du côté de ceux qui ont faim.» Voilà la ligne de démarcation, la ligne rouge (du sang du peuple) qui sépare et oppose ceux qui aiment et servent le peuple, de ceux qui ne servent qu’eux-mêmes, en servant leurs fournisseurs d’argent et de gloire médiatique. Les premiers luttent pour une vie digne, pour soi-même et tous les autres, au prix du risque le plus fatal ; les seconds s’avilissent pour une «carrière» individuelle.

Ceci dit, précisons que cette contradiction n’existe pas uniquement en Algérie ; elle est partout et depuis toujours, plus ou moins grave, plus ou moins nette, selon l’intensité de l’opposition entre dominateurs-exploiteurs et dominés-exploités.

Par conséquent, les objections des auteurs incriminés et celles de leurs défenseurs ne sont pas recevables pour les motifs ci-dessus explicités. Par la suite seront examinés les deux domaines principaux où ces auteurs interviennent : la Guerre de Libération nationale et la société algérienne actuelle.

  1. N.

A suivre

(1) In http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=85:la-recette-du-succes-de-certains-auteurs-l-bien-de-chez-nous-r&catid=37:societe&Itemid=75

(2) Algérianisation du terme français «retournés», qui ont changé de conception historique. Voir Abdellali Merdaci, et les diverses parties commencées.

(3) Expression de l’écrivain algérien Rachid Boudjedra dans un pamphlet du même titre. Il y dénonce la frange d’intellectuels et d’écrivains, algériens ou d’origine algérienne, qui s’efforcent de «réviser» la réalité coloniale, pour la rendre moins criminelle, en présentant uniquement des aspects discutables de la résistance patriotique qui combattit et réussit à mettre fin au système colonial.

(4) Voir La guerre, pourquoi ? La paix, comment ?, librement accessible sur http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits.html

(5) Ce thème sera traité ultérieurement de manière spécifique.