Contribution: Les jambes de Kamel Daoud et le sexe de la Révolution

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Par Youcef Benzatat
Qu’est-ce qui fait que des journalistes, Kamel Daoud, des militaires, Mohammed Moulessehoul, des cadres supérieurs de l’entreprise publique, Boualem Sansal, en viennent à discourir avec obsession sur le fantasme de la nudité des jambes des femmes en surclassant le fait révolutionnaire en tant que référent solidaire, sur l’acte manqué de la cohabitation harmonieuse de l’indigène avec le colon ou la suspicion sur l’intégrité morale de la Révolution à un moment crucial de l’expression agressive néocoloniale portée à son paroxysme, notamment à travers la pression sur le pouvoir algérien de l’acceptation du fait accompli du choix de leur camp par les harkis, la négation du crime colonial en tant que crime contre l’humanité, jusqu’à la tentation même de la négation de l’existence d’un peuple algérien avant la violation coloniale du territoire national ?

Qu’est-ce qui fait que d’autres intellectuels, journalistes et écrivains se taisent et ne prennent pas position sur cette réalité de compromission, pour ne pas dire de soumission, de déni de l’histoire, bâtie sur le refoulement et la suspension volontaire de la capitalisation de la dynamique révolutionnaire ?

Qu’est-ce qui fait que le pouvoir, détenteur de l’autorité, se dérobe lui aussi de l’idéal révolutionnaire, qui consistait à refonder une nation moderne bâtie sur les libertés fondamentales et les souverainetés accessoires à tous les sujets qui s’identifient à cet idéal, en lui substituant la prédation et les rapports de force sanguinaires, tout en faisant profil bas devant cette agression néocoloniale permanente et ses visées obstructives de voir émerger une nation moderne et prospère sur les décombres d’une société meurtrie par 132 ans de tentatives d’éradication pour s’approprier ses terres et ses richesses naturelles, notamment par ses diverses tentatives d’anéantissement de la conscience révolutionnaire chez les jeunes générations, par le déni du crime colonial et la falsification de l’histoire, que la brutalité extrême pendant la guerre de Libération nationale n’a pas pu en venir à bout chez leurs aînés ? Le fait marquant de cette posture fut la réplique du président Macron à un jeune Algérien lors de son bain de foule dans les rues d’Alger : «Vous n’avez jamais connu la colonisation, qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec ça ?»

Qu’est-ce qui fait que les jambes de Kamel Daoud soient incompatibles avec le sexe de la Révolution ? La réponse est venue de la bouche même du président Bouteflika au moment du déboulonnement de Saddam Hussein, suivi par les dictateurs arabes considérés comme des trouble-fêtes au moment où le capitalisme avait atteint son point culminant de non-retour, au moment où la mondialisation s’était consolidée en prédation généralisée, au moment où Bush avait dégainé et s’est rué sur tout ce qui pouvait être à sa portée, à ce moment de l’histoire où les institutions de régulation des tensions internationales sont tombées en désuétude et les voix de la paix avaient été anéanties, en ces termes : «Nous vivons des temps très durs.»

En effet, les temps sont très durs pour oser conjuguer modernisation, émancipation et souveraineté dans un monde de plus en plus cruel, au fur et à mesure de l’aggravation de la crise du capitalisme.

Il ne reste que la résignation comme issue de survie, où il est proscrit de conjuguer la nudité des jambes des femmes et le sexe de la Révolution !

Il faut bien se soigner dans les cliniques des prédateurs, blanchir l’argent mal acquis dans les banques qu’elles abritent, s’enrichir du commerce du déni et de la compromission et surtout avoir un visa permanent pour les portes de la civilisation, et, enfin, pouvoir s’y abriter.

Y. B.