L’écrivain français Roland Gori à propos des « Gilets Jaunes » : « Nous sommes en présence d’une véritable révolte sociale »

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Massy, le 27/12/2012. Portrait de Roland Gori. photo Pierre Pytkowicz

Le phénomène des « Gilets Jaunes » prend de l’ampleur non seulement en France, mais aussi dans plusieurs pays de ce monde »otage de la mondialisation » et de la nouvelle renaissance des mouvements sociaux et nationalistes, AlgérieTouteHeure contactait l’écrivain, psychanalyste, psychologue et professeur français Roland Gori, auteur de plusieurs ouvrages de haute facture, traitant ces sujets sociaux à connotation politiques, tels que « Un monde sans esprit. La fabrique des terrorismes, » ; » L’Individu ingouvernable », Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, » La Fabrique des imposteurs » et récemment « la nudite du pouvoir »

AlgérieTouteHeure : La France vit depuis plusieurs semaines au rythme de la contestation sociale représentée par les Gilets Jaunes, qu’en pensez-vous ?
Roland Gori :Je pense que plus que de « contestation sociale » nous sommes avec le mouvement des « gilets jaunes » en présence d’une véritable révolte sociale qui défie le pouvoir et conteste sa légitimité. D’où l’apparition insistante de slogans demandant la « démission » du président Macron. Cette révolte sociale rassemble des éléments rhapsodiques, hétérogènes, de revanche électorale, de colères sociales et d’humiliation. Le soutien massif de l’opinion publique à ce mouvement des gilets jaunes (près de deux français sur trois) a tendance à transformer cette fronde fiscale (ce qu’elle était au départ) en révolte sociale par procuration. Emmanuel Macron s’est emparé du pouvoir « par effraction » dans un jeu politique où les partis traditionnels (PS et Républicains) étaient discrédités, l’un à cause de sa dérive social-libérale, l’autre de par sa trop grande proximité avec le monde des affaires. J’ai analysé dans mon dernier essai La Nudité du Pouvoir. Comprendre le moment Macron (LLL, septembre 2018) comment l’élection de ce candidat « providentiel », charismatique, constituait ce « miracle », cette « improbabilité infinie » dont parle Hannah Arendt. Il a surfé sur la vague des dégagismes qui avaient porté au pouvoir tous les héros des démocraties illibérales, de Trump à Salvini en passant par Orban. La manière dont En Marche a émergé ressemble plus qu’on ne l’a dit à la construction du Mouvement Cinq Etoiles… sauf que si la syntaxe est la même le contenu du message est opposé. Là où le Mouvement Cinq Etoiles, allié à Salvini, conteste les effets de la mondialisation néolibérale, de la technocratie européenne, Emmanuel Macron réclame plus d’Europe et plus de libéralisme, il en fait une vision du monde à laquelle il s’est identifié et qu’il incarne parfaitement à l’image des nouvelles élites.Autrement dit, le contenu idéologique de son discours et de ses pratiques jupitériennes d’exercice du pouvoir entrent en contradiction avec les attentes collectives qui s’étaient cristallisées sur sa personne.Le « miracle » Macron est en train de se dissiper et avec lui les attentes collectives et les croyances qui l’avaient favorisé. Les événements d’aujourd’hui tendent plus que jamais à démontrer la pertinence des analyses de Nicolas Machiavel : « ceux qui de simples personnes deviennent Princes par le moyen seulement de fortune n’ont pas grand-peine à y parvenir mais beaucoup à s’y maintenir ; et ils ne trouvent pas fort mauvais chemin au commencement, car ils y volent, mais toutes les difficultés naissent après qu’ils sont en place. » Les difficultés d’Emmanuel Macron proviennent aujourd’hui du malentendu et du paradoxe qui l’ont porté au pouvoir, qui ont constitué la chance et l’opportunité qu’il a su saisir.Et ce d’autant plus qu’il a cru ou feint de croire qu’il bénéficiait d’un soutien massif de l’opinion alors qu’il n’a été élu que par 15 % des électeurs inscrits au premier tour et que son large succès au deuxième tour résulte principalement du rejet de l’Extrême Droite (Marine Le Pen) ! De même la large victoire candidats d’En Marche aux élections législatives (61% des sièges avec seulement 32% des voix) résulte davantage du mode de scrutin que des qualités exceptionnelles des nouveaux députés. Donc, je le répète puisque c’est ma thèse, le Roi Macron était beaucoup plus « nu » qu’il se plaisait à le dire…et ses partisans à le croire. C’est ainsi de tout pouvoir charismatique qui en court-circuitant la file d’attente et d’avancement des partis politiques traditionnels s’impose par effraction. Et, de ce fait l’homme providentiel que fût Emmanuel Macron n’avait ni parti, ni élus locaux, ni corps intermédiaires pour le soutenir, mais des réseaux puissants d’influence. Comme tout leader charismatique il ne peut, comme l’avait analysé Max Weber, conserver son autorité « qu’en faisant la preuve de ses forces dans la vie » politique. C’est pour cela d’ailleurs que ce type de pouvoir est « instable », il finit par se routiniser ou par succomber.Nous n’en sommes pas encore là…. D’une part parce que l’hétérogénéité des Gilets Jaunes est masquée par leur symbole, leur couleur, et d’autre part parce qu’à terme le pouvoir macronien pourrait bénéficier de ce contre-pouvoir instable et sans véritable consistance idéologique. Une liste Gilets Jaunes aux élections européennes avantagerait paradoxalement les candidats d’En Marche (macroniens) en siphonnant des voix à l’Extrême Droite et à l’Extrême Gauche qui oeuvrent, aussi mais pas seulement, au sein de ce mouvement de révolte sociale. Ce qui est très intéressant c’est que nous sommes passés d’une fronde fiscale (anti taxe sur le carbone) à une revendication démocratique (exigence de référendums d’initiative citoyenne). Après je ne sais pas ce qui va se passer politiquement parlant. Une chose est sûre c’est que les violences urbaines, la « casse » des magasins, les slogans antisémites et autres « quenelles » racistes à la Dieudonné, risquent de discréditer le mouvement. Cette révolte sociale révèle les failles structurales du pouvoir macronien, ses malentendus et ses paradoxes, sans pouvoir pour autant éternellement demeurée aveugle à celles qui oeuvrent en son sein.

ATH: L’auteur du livre » Un monde sans esprit, la fabrique des terroristes » devra sans aucun doute expliquer ce phénomène qui confirme le fossé séparant le gouvernant au gouverné ?

Roland Gori:Ma réponse à votre première question anticipait sans le vouloir votre deuxième question. J’ajouterai simplement qu’une autre raison de cette coagulation du rejet populaire estque dans sa théologie politique Emmanuel Macron affirmait qu’il manquait quelque chose à la démocratie, qu’elle aurait en son sein un vide depuis la mort du Roi, mort que le peuple n’aurait pas voulue. C’est à cette place-là qu’il a prétendu se mettre, place naguère occupée, selon ses propres dires, par Napoléon et de Gaulle. D’où son exercice « vertical », jupitérien, bonapartiste assumé du pouvoir. Il l’a voulu et théorisé, en réduisant le pouvoir des « corps intermédiaires » déjà mal en point, il se retrouve seul face à la colère populaire. Enfin, il personnifie les élites actuelles qui ont lâché les grandes valeurs de la République pour succomber aux charmes d’une hybridation technocratique et financière. La jeune garde prétorienne qui l’entoure et occupe les postes de décisions des cabinets présidentiels et ministériels lui ressemble, lui renvoie son image dans ce Palais des Glaces d’un nouveau narcissisme culturel. Comment voulez-vous que ceux qui subissent la misère, la peur, la précarité, l’humiliation, la prolétarisation, puissent s’identifier à de tels personnages sociaux ?Nous sommes aussi en face d’un changement culturel plus général de paradigme de civilisation, de manière de faire de la politique. Ce sont les entités que nous avons reçues en héritage des deux siècles précédents qui sont pulvérisées, décomposées et recomposées par les nouvelles technologies et la globalisation. C’est pourquoi les médias participent à leur manière à construire et à soutenir le mouvement des Gilets Jaunes, elles s’y reconnaissent alors qu’elles ne se reconnaissent pas dans les manifestations syndicales traditionnelles. C’est un point important : les Gilets Jaunes ont démontré leur efficacité politique dans les nouvelles luttes sociales. Ce que les partis n’ont pas réussi à faire, les Gilets Jaunes y parviennent avec la complicité passive de l’opinion qui fait son insurrection par procuration, et la complicité active des médias qui y reconnaissent leur substance. Le pouvoir reçoit ce qu’il a contribué à fabriquer en méprisant les mouvements syndicaux traditionnels, les corps intermédiaires auxquels il fait aujourd’hui pitoyablement appel après les avoir méprisés. C’est la grande leçon de cette histoire : la Démocratie est inséparable de l’existence de corps intermédiaires. Faute de quoi la revendication d’une démocratie directe peut conduire au pire (populisme et ochlocratie= pouvoir de la foule) ou au meilleur si cette exigence finit par respecter la médiation des institutions.

ATH: On s’achemine vers un protectionnisme qui met en danger l’ordre mondial et qui couronnera les visées de la dictature des banques, qu’en pensez-vous ?
Roland Gori:Oui bien sûr, la crise des démocraties libérales est aujourd’hui un danger majeur pouvant conduire à de nouvelles formes d’impérialismes et de protectionnismes. C’est ainsi que se dessine dans notre monde contemporain un nouveau paysage bien marqué, avec pour relief d’un côté un libéralisme sans démocratie, c’est ce qui se passe lorsque les technocraties européennes imposent un traité rejeté par le peuple comme en 2005 en France, où encore lorsque le techno-fascisme de Bruxelles martyrise le peuple grec pour le punir d’avoir voté pour Syrisa, et de l’autre une démocratie sans liberté, une démocratie autoritaire à la Orban, Salvini, Erdogan…où des leaders autoritaires et nationalistes parviennent « démocratiquement » au pouvoir et réduisent les libertés publiques. C’est ce que Fareed Zaccaria nommait les « démocraties illibérales » et que YaschaMounk a remis au goût du jour. J’avais essayé dans L’individu Ingouvernable (LLL, 2015) de montrer que cette crise des démocraties libérales était, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, incluse dans leur structure, dans la contradiction intrinsèque entre le message de liberté et d’émancipation de la philosophie libérale des Lumières (fin XVIIIe) et les exigences d’asservissement mécanique des corps et d’aliénation sociale des âmes de la deuxième révolution industrielle (XIXe siècle). Cette contradiction a été à l’origine des guerres mondiales et d’extermination du XXe.

ATH: Dans un précédent entretien, vous avez évoqué le néolibéralisme et son impact négatif sur le monde, tout plaide pour cette approche, qu’en dites-vous ?

Roland Gori:Je viens de répondre en partie à votre question. J’ajouterai simplement qu’en prenant partie pour une vision purement économique et technocratique du monde, en financiarisant les économies et en les globalisant, le néolibéralisme conduit le libéralisme à sa perte…puisque paradoxalement en ne conservant de la liberté que sa signification marchande et économique on aggrave les aliénations sociales et subjectives, et on incite au repli nationaliste et autoritaire ! L’hubrisdes puissances financières les conduit à danser autour d’un volcan. Tôt ou tard les peuples se révoltent parce qu’ils en ont « plus rien à foutre, plus rien à perdre ». C’est de là que nait le pire.

ATH: On assiste aujourd’hui à la montée en puissance de l’extrême droite, en Europe, aux USA et au Brésil, pensez-vous que le fascisme sera de retour ?
Roland Gori:Je crois que le fascisme ne nous a jamais quitté…et que comme le dit Hannah Arendt « nous avons vaincu les nazis par les armes mais pas par les arguments ». J’ai essayé de montrer dans mes cinq derniers livres que la désolation des peuples, les critiques que les nazis ont pu faire à un ordre bourgeois et libéral, à une pensée purement pratico-formelle comme je la nomme (pensée des affaires et du Droit formel), la carence du politique et de l’éthique, le mépris des humanités et des humanismes…constituaient les germes de tous les fascismes. Et, je crois avec Umberto Ecco qu’il y a un fascisme primitif, un fascisme originaire, un Urfascism, qui est toujours présent et auquel les masses se livrent lorsqu’elles sont apeurées et désolées.Comme l’a montré Umberto Ecco, ce qu’il nomme le « fascisme originaire », ce « fascisme primitif et éternel » peut s’emparer de n’importe quelles valeurs, celles d’une religion comme celles d’une idéologie politique, pour coaguler des forces violentes et totalitaires qui subordonnent la vie des individus à des « idéologies meurtrières », comme les nommait Camus. Ce peut être aujourd’hui les fascismes instrumentalisant la religion comme ce que j’appelle les « théofascismes », ce peut être aussi les nationalismes et les extrêmes droites qui s’emparent de l’idée de Nation, glorifient la tradition et la guerre militaire ou économique, clivent l’humanité jusqu’au racisme, à l’antisémitisme et à l’islamophobie. Tous ces mouvements qui coagulent un fascisme primitif et originaire dans la nébuleuse d’idées souvent contradictoires, dans la rhapsodie d’émotions de revanche, de colère, d’humiliation et de désespoir, ont en commun un « air de famille » : ils détestent la différence, ils vouent un culte à l’action, ne supportent aucune critique, alimentent la suspicion, nourrissent les thèses de complot, traquent les dissidents, préfèrent la propagande à la culture, pratiquent volontiers un « populisme » et une manipulation des masses, prêchent « un élitisme populaire » qui méprise la citoyenneté au profit des contagions affectives de peur ou d’exaltation. Aujourd’hui, ce populisme passe par internet, il manipule les foules virtuelles jusqu’à l’hypnose des réseaux sociaux. Trump comme Poutine ou Le Mouvement Cinq Etoiles ont su jouer de cette hypnose des réseaux sociaux pour conquérir le pouvoir. Ils y parviennent d’autant plus aisément que le néolibéralisme a plongé notre monde dans un chaos, avec la menace permanente de crises financières, économiques, sociales et politiques. Au chaos géopolitique et subjectif,les idéologies totalitaires offrent une « camisole logique et cosmologique » qui finit par englober l’existence de tous et de chacun, jusqu’au meurtre et au suicide. Le néolibéralisme n’est pas simplement le capitalisme ou le libéralisme, c’est un nihilisme de la personne humaine qui affirme qu’il n’y a pas d’autre grille de lecture des problèmes humains que celle de l’économisme, que tout problème humain, psychologique, anthropologique, éthique, social ou politique est soluble dans un traitement économique. C’est un technofascisme qui s’installe alors au service de la « religion du marché », avec ses rituels et ses cérémonies des évaluations chiffrées qui finissent par mettre les citoyens et les peuples sous ce que j’appelle « une curatelle technico-financière ».La panne de rêves collectifs, d’utopies, du fait de ce désert politique et symbolique produit par nos sociétés de la marchandise et du spectacle est le terreau de tous les fascismes. C’est en ce point de pénurie de projets et de rêves partagés que s’enracinent les révoltes et les révolutions antilibérales, anticonformistes et antirationalistes.
Les nationalismes, l’antisémitisme, le fascisme sont nés dès la fin du XIXe siècle au moment d’une première crise du libéralisme. Les mouvements de masse, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, défient le libéralisme bourgeois, industriel, rationaliste. On se souvient de Maurice Barrès et de son éloge du Moi anticonformiste face aux Barbares. Les barbares chez Barrès c’est la technocratie au service de l’ordre bourgeois et industriel. On se souvient que du Moi anticonformiste au Moi nationaliste de La Terre et les morts, il n’y a qu’un pas, ce pas du boulangisme, puis de l’antisémitisme qui voit Dreyfus dégradé en 1895.
Les années de l’entre-deux-guerres voient cette contestation du libéralisme, du rationalisme, du progressisme des Lumières, de la tolérance et du Droit libéral, par les fascistes, les nazis et les staliniens. La figure anthropologique de l’homme libéral, éclairé par sa raison, sa loi morale, régulé par le droit et le commerce, ne fait plus recette. Cette croyance n’est plus crédible. Cette croyance est désavouée, déniée par la réalité sociale des conduites, par l’instrumentalisation des humains, par la prolétarisation des existences. Et, de même qu’aujourd’hui le terrorisme qui prône la pureté, la fraternité, la spiritualité, s’accommode bien des nouvelles technologies, des publicités spectaculaires, du matérialisme des affaires, du taylorisme des industries de mort et de sexe, les nazis, qui critiquaient le matérialisme libéral, l’automatisme formel du droit et du travail, une fois arrivés au pouvoir, font pire. L’arrivée au pouvoir de l’Extrême Droite, des populistes et des nationalistes aujourd’hui n’est pas responsable des malheurs de notre monde, elle est le symptôme majeur de sa maladie. Il convient de se souvenir de cette mise en garde de Simone Weil : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées, la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles totalement dépourvues de signification. »
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Entretien réalisé par M.Messaoudi

Simone Weil, 1955, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. Paris : Gallimard, p. 142